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Et c'est encore mon prof d'histoire préféré qui en parle le mieux.
PARU DANS LIBERATION, LE JOURNAL DE CENTRE DROIT…
L'historien Laurent Douzou évoque la mémoire de la résistante décédée mercredi à 94 ans.
« Lucie Aubrac n'avait pas froid aux yeux »
Par Béatrice VALLAEYS
QUOTIDIEN : vendredi 16 mars 2007
Laurent Douzou est historien, professeur à l'Institut d'études politiques de Lyon, spécialiste du mouvement Libération Sud. Son dernier livre paru est
Lucie Aubrac est morte mercredi soir. Son rôle dans l'histoire de
J'ajouterais que son rôle est d'autant plus remarquable que, malgré toutes les actions qu'elle a menées, elle a survécu. Une femme est morte à 94 ans après avoir eu une vie d'une intensité rare et encouru beaucoup de dangers. Ce qui explique en partie sa stature. D'autres femmes ont accompli dans
Ces deux aspects expliquent pourquoi la vie de Lucie Aubrac apparaît comme extraordinaire : sa part de risques, de courage, de responsabilité prise en combattante de
Elle était ce qu'on appelle une «grande gueule».
C'était une femme d'une énergie exceptionnelle. Cela, on le lit dans les témoignages recueillis auprès de ses camarades du militantisme du Quartier latin d'avant-guerre. Fille de petits vignerons mâconnais, d'un milieu très simple, elle avait assez jeune réussi le concours de l'école normale d'institutrice. Mais cela ne la satisfaisait pas, et elle décida de venir à Paris où, tout en gagnant sa vie, elle mena des études d'histoire jusqu'à l'agrégation en 1938. Voilà pour la force de caractère. Parallèlement à ce long chemin culturel, elle était membre des Jeunesses communistes : avec Victor Leduc ou Jean-Pierre Vernant, lesquels disent que, dès cette époque, elle les impressionnait par son courage physique et son audace. Victor Leduc raconte, par exemple, qu'elle a vendu boulevard Saint-Michel le journal l'Avant-Garde , organe de
Quand la guerre éclate, elle entre en résistance après ou avant avoir connu Raymond Aubrac ?
Elle a épousé Raymond en 1939. Etait-il lui aussi au Parti communiste ? Il ne l'a jamais dit. Je pense qu'il était philocommuniste ; en tout cas, il était clairement dans cette mouvance-là. La guerre survient ; il est mobilisé, puis prisonnier de guerre. Là, elle l'aide à s'évader une première fois. En 1940, ils arrivent tous les deux en zone sud, s'installent à Lyon. Elle demande un poste de professeur de lycée, lui trouve un emploi d'ingénieur des Ponts. Pour pouvoir enseigner à Lyon, elle doit cependant passer par Vichy. Lors de ce voyage, elle fait une rencontre décisive dans un café à Clermont-Ferrand, vers octobre-novembre 1940, avec un petit groupe de personnes qui fonderont ce qui va s'appeler d'abord
Femme active et responsable dans un réseau de résistance, comment est-elle considérée ? Peut-elle, par exemple, commander des actions ?
C'est une question compliquée. Si l'on dressait un organigramme du mouvement Libération Sud, on ne trouverait pas d'emploi très défini à Lucie Aubrac. Elle ne dirige pas le service social, ni le service paramilitaire, ni la propagande. Mais, pour moi, qui ai étudié de très près la façon dont fonctionne le centre de décision de ce mouvement, elle a un rôle central. D'abord, parce que son mari et elle ont un foyer, un petit garçon né en 1941 ; c'est un point de chute, car ils ont tous les deux pignons sur rue, des activités professionnelles. Ils reçoivent des amis qui se trouvent être les dirigeants du mouvement. Elle est mêlée constamment aux discussions au plus haut niveau, sur la stratégie à élaborer. Elle n'a donc pas de place définie dans l'organigramme, mais la manière dont un mouvement de résistance concevait sa ligne était un processus d'imprégnation : elle a participé à ce processus. Elle est aux avant-postes, d'autant qu'elle n'a pas un caractère à jouer les seconds rôles. C'est une hyperactive, qui, même dans les situations désespérées, envisage les solutions. C'est une denrée rare, quelqu'un de précieux, elle joue donc un grand rôle à la tête du mouvement.
Les Jeunesses communistes disaient d'elle qu'elle était incontrôlable. Qu'en pensaient ses camarades de
Elle était très impulsive, mais, en même temps, rationnelle. Elle réfléchissait méthodiquement à la façon dont elle pouvait mener son projet à terme. Téméraire, certainement. Comme quelqu'un qui pense qu'il y a toujours une issue. Cela impliquait beaucoup d'audace dans ce qu'elle a fait entre 1940 et 1943. Notamment la manière dont elle a monté l'évasion de son mari, le 21 octobre 1943.
Là, précisément, c'est une femme qui va diriger douze hommes, et non des moindres...
Elle dirige en effet ce groupe franc, constitué de militants aguerris qui font des actions de choc (il n'y en a pas tant que ça dans
Que savait-elle de la stratégie de
Personne n'était au courant de tout. Elle savait beaucoup de choses, mais, dans
Qu'est devenu le couple après l'évasion spectaculaire de Raymond Aubrac ?
Leur vie est celle de personnes errantes. Jusqu'à la mi-février 44, où ils sont exfiltrés par avion, qui les envoie à Londres. Trimballés d'un logement à l'autre, un bébé sous le bras, un autre sur le point de naître (elle a accouché le surlendemain de son arrivée à Londres). Cette vie difficile reposait entièrement sur la solidarité des foyers qui les accueillaient. Leur tête était mise à prix ; c'était très éprouvant, d'autant que les parents de Raymond Aubrac avaient été arrêtés par la milice fin 1943. Juifs, ils ont été déportés, sans retour.
A-t-elle connu Jean Moulin ?
Oui, brièvement. Elle raconte ça dans ses souvenirs. Mais elle n'a pas travaillé avec lui.
Après l'arrestation de tous les membres de l'Armée secrète à Caluire, Raymond Aubrac est le seul à demeurer incarcéré à la prison de Montluc de Lyon, alors que tous les autres sont envoyés à Paris ou dans des camps. C'est cet élément qui donne à Jacques Vergès l'occasion de construire ses allégations de trahison contre Raymond Aubrac (ce qu'on a appelé «le Testament» de Klaus Barbie), qu'on trouve ensuite dans le livre de Chauvy, en 1997.
C'est en effet le début du raisonnement. Vous prenez un fait Raymond Aubrac est en effet le seul à rester à Montluc et, à partir de là, vous extrapolez.
Chauvy prête à Lucie Aubrac un certain nombre d'actions tellement extravagantes qu'elles en deviennent suspectes. Notamment le fait qu'elle entre dans les locaux de
Dans
Pourquoi, en 1997, dans l'histoire française, certains ont-ils voulu détruire une réputation ?
C'est d'abord lié au retour de Klaus Barbie, son extradition, son procès, la stratégie de son avocat Vergès, qui voulait en profiter pour faire aussi le procès de
Les autres mouvements de
Elle avait 28 ans en 1940. Ils la voyaient comme une militante, comme eux. Après la guerre, elle a été une personnalité très estimée de beaucoup d'autres survivants de
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